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La révolution Decarienne

Il m’a fallu du temps pour comprendre pourquoi Julio de Caro a incarné au début des années 20 une révolution musicale (mais pas seulement). Je me heurtais à deux difficultés. Soit ce phénomène était tellement évident que les explications ne me parvenaient pas, soit j’échangeais avec d’autres passionnés qui ne comprenais pas non plus, d’autant que la production de De Caro est peu nombreuse et qu’on l’entends fort peu dans les milonguas. Voici donc comment je pense enfin avoir décrypté ce changement fondamental dans l’histoire du tango.



La révolution Decarienne
Imaginons le monde du tango tel qu’il était autrefois. Un monde sans Di Sarli ni d’Agostino, sans D’Arienzo ni Pugliese, sans Fresedo ni Troilo. Effaçons de nos mémoires tous les standards laissés par ces maestros de façon à contacter et retrouver un instant, le tango du temps d’avant, bien avant Gotan, Piazzolla ; bien avant les années 40. Ce tango sonnait autrement et pour l’imaginer, nous devons faire l’effort d’occulter juste une minute, les productions familières à nos oreilles comme : Nostalgias, Niebla del Riachuelo, Araca la cana, Poema, Tres Asquinas, La Emocion, Sur, Ensuenos, Adios Nonino…. Aucun de ces tangos n’existe au début du XXième siècle, ni sur le papier et encore moins dans la façon dont on a l’habitude de les entendre aujourd’hui.

Nous sommes en 1920…

Une génération plus tôt, le tango se jouait d’instinct au sein des couches sociales les moins favorisées. Il s’inventait au violon, à la guitare, à la flûte, au tambourin par des musiciens qui parfois, n’en étaient pas vraiment. Cette musique aux rythmes clairs, était simplement constituée de mélodies et d’accompagnements. Certains immigrants italiens laissaient encore entendre les notes aigues de leur mandoline. Les Payadors improvisaient des textes spontanés en s’accompagnant à la guitare. Les fanfares de quartier, à qui jouerait le mieux, gravaient dans la cire des cylindres de l’époque, les sons enjoués de leurs cuivres, clarinettes et autres percussions. L’organito résonnait encore au coin des rues de la Boca. Les bandonéons de Greco et Arolas remplaçaient progressivement la flûte pour devenir à tout jamais « La voz del tango ». Plus tard, Carlos Gardel inventait en une seule nuit le « tango cancion ». Francisco Canaro et Roberto Firpo venaient juste de définir une nouvelle forme d’orchestre sédentarisé dans des lieux plus convenables, un sexteto composé de 2 bandonéons, 2 violons, un piano et une contrebasse. L’« orquesta tipica ». Une nouvelle formation… jouant encore à l’ancienne, avec des instruments solos se chargeant de jouer la mélodie et les instruments d’accompagnement… se chargeant d’accompagner. Mais, comme un creuset magique contenant tous les ingrédients voulus, ce nouvel assemblage était déjà prêt à servir l’éclosion d’une vie future.

C’est alors que vinrent Julio, Juan Carlos, Pedro, Francisco, Emilio….. Exactement comme vinrent en d’autres lieux et en d’autres temps, Ringo, Paul, John et Georges. Des gosses âgés d’à peine 20 ans. Des enfants nés avec le tango au début du siècle, des musiciens ayant à la base une formation classique, des musiciens ouverts sur le jazz naissant, des musiciens profitant des terres fertiles défrichées par leurs anciens, à commencer par le fameux sexteto, des musiciens qui laisseront un héritage sans égal. Ces musiciens s’appelaient Juan Carlos Cobian qui écrira plus tard des œuvres majeures comme « Niebla del Riachuelo » ou « Nostalgias » ; Pedro Laurenz dont chaque note jouée au bandonéon se détache avec la limpidité du cristal, Laurenz qui jouera jusque dans les années 60 avec Horacio Salgan ; Pedro Maffia qui composera l’éternel « Mariposa » ou encore « Taconeando » superbement chanté par Gardel en 31 ; et enfin, les frères De Caro issus d’une famille de musiciens italiens venus de Campanie. Il faut tous les entendre jouer « Mala Junta » dans sa version de 1927 car véritablement : ils jouent, au sens premier du terme. Ecoutez comment ils rient et comment ils sifflent ensembles et complices, ce tango en polyphonie. Ce groupe inventera à partir de 1924 une nouvelle façon de jouer le tango et ce changement, cette école naissante, se cristallisera autour du violoniste, compositeur et chef d’orchestre Julio de Caro.

- Comme dans le jazz, chaque musicien du groupe est à la fois soliste et accompagnateur. Les mélodies accompagnées d’accords ne se succèdent plus comme autrefois. Elles sont jouées en même temps en se superposant de façon polyphonique. Ecoutez les 30 dernières secondes de « Amurado » ou encore de « Mala Junta » dans leur version de 1927. Les instruments jouent ensemble en harmonie tout en exécutant individuellement un vertigineux solo extraordinairement distinct de celui des autres.
- Les phrases musicales sont liées, comme ponctuées et enjolivées par des fioritures au piano, au bandonéon ou au violon, rappelant l’art graphique portègne : les fameux « firulete ».
- Question rythme, l’accent semble parfois mis sur les temps 2 et 4 (au lieu des classiques temps forts posés sur les temps 1 et 2) évoquant le balancement de type « swing ». La version 1926 de « Derecho Viejo » -une exception musicale sans doute discutée par les puristes- fait référence aux Big Band du jazz naissant en Amérique du nord et qui évoluera vers le swing des années 30. Ecoutez la version 1936 du même titre, dépouillée de l’effet « big band ». Le balancement swing reste bien présent.
- Enfin, cet orchestre sans percussions laissera pour plus tard, la porte ouverte sur les univers tango particulièrement riches et variés des années 40, grâce au jeu du « marcato ». Ce dernier, produit par les instruments eux-mêmes, induit l’ambiance. Univers enjoué de Biaggi, Rodriguez ou D’Arienzo, univers poétique et profond de Troilo, lyrique et romantique de Di Sarli ou Fresedo, dramatique de Pugliese…

Comme Mac Cartney avec sa typique et historique contrebasse en forme de violon, Julio De Caro laissera dans les mémoires, la vision et l’acoustique particulière de son « violin cornetto » à transducteur métallique. Comme les Beatles nous laissant seulement 12 albums, le sexteto impulsé par Julio de Caro produira peu, à peine plus de 400 titres enregistrés sur toutefois 30 ans. Il ne se renouvellera pas vraiment et la période la plus riche restera certainement la première. Mais il aura ouvert les portes d’un nouvel univers encore en vigueur aujourd’hui. Tous les musiciens qui viendront, ces pointures de l’age d’or, tous s’inspireront de « l’escuela decareana », cette nouvelle base canonique construite initialement autour du sexteto tipica assemblé d’abord par Canaro et Firpo dans les années 10 puis mise en musique par Julio De Caro et sa bande… tous, jusqu’à Piazzolla qui développera le contrepoint comme personne et qui, de retour à Buenos Aires en 1960, composera « Decarisimo » en hommage au créateur du style « guardia nueva ».

Jean MINICILLI
Février 2010

Principales lectures :
http://www.todotango.com
http://www.elortiba.org/ (super site sur lequel il faut toutefois chercher et trier les infos)
http://www.bailando-tango.com/tango-orchestre-decaro.php

La revue « La Salida » en général.
Les magnifiques livres de Massimo Di Marco, dont :
« Il Tango Del Cuoro »
“El Cachafaz”

Et bien sûr et toujours :
« Le Plisson » : Tango : Du Noir au Blanc.
« Le Nardo Zalko » : Paris – Buenos Aires : Un siècle de tango.

Lundi 8 Février 2010

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